«J’ai des droits. J’ai le droit à l’éducation, j’ai le droit de jouer, j’ai le droit de chanter, j’ai le droit de parler, j’ai le droit d’aller au marché, j’ai le droit de m’exprimer.»

Malala Yousufzai

dimanche 14 février 2021

L’Editorial d’Alexandre Vatimbella. Enfants: protéger, évidemment, mais sans oublier émanciper



L'enfant est une personne.

Et une personne à part entière, à laquelle, même si elle a donc des droits identiques aux adultes, la société doit protection et assistance particulières.

Parce que la société doit garantir à l’enfant, personne en construction, de pouvoir grandir et se réaliser dans la plus grande sécurité possible.

Comme le dit le préambule de la Convention des droits de l’enfant: «l’enfance a droit à une aide et une assistance spéciales» afin d’assurer son bien-être.

Mais cette protection qui ne souffre aucune discussion et qui comporte aujourd’hui encore de nombreuses failles qui ne sont pas acceptables, ne doit pas faire oublier le volet émancipation qui a été, comme la sécurité, à l’origine de cette convention qui lui garantit «le droit d’exprimer librement son opinion sur toute question l’intéressant», des opinions qui doivent être «dûment prises en considération».

A l’aune d’affaires récentes de violences et d’agressions intolérables et insupportables, on tend à parler uniquement de sécurité et n'évoquer qu'à la marge les droits des enfants.

Il ne faut pas que la préoccupation sécuritaire qui doit prendre encore plus d’ampleur n’étouffe néanmoins l’exigence émancipatrice qui, doit, elle aussi prendre une dimension supplémentaire.

D’autant, que sur cette vague sécuritaire surfe à nouveau un discours qui tend à tout simplement nier les droits de l’enfant, faisant de lui un être complètement irresponsable, auquel on dénie tout choix autonome et lui imposer une tutelle stricte au nom d’errances réelles dont il n’est pas responsable, donc qui ne peuvent justifier le retour à un ordre antérieur où sa volonté était complètement ignorée ou bridée à l’excès.

C’est vrai que ce mouvement d’émancipation a trop souvent été instrumentalisée par des adultes, conduisant ainsi à des comportements répréhensibles de ceux-ci à l’égard des enfants et à nombre d’errements notamment dans les années 1960 et 1970 lorsque, au nom d'une liberté de la sexualité infantile, certains ont, par exemple, prôné des relations «libérées» avec des adultes comme le fit une frange du mouvement hippy ainsi que nombre de militants de la gauche radicale ou de l'anarchisme.

Une époque qui faisait encore que dans les années 1980, on pouvait inviter des pédophiles assumés sur les plateaux de télévision et, quoi qu’en disent ceux qui les recevaient alors et qui parlent aujourd’hui pour se dédouaner d’un «autre temps», suscitait chez beaucoup un dégoût absolu!

Des erreurs que l'on rappelle fort justement à tous ceux qui avaient oublié que l'émancipation des enfants n'est rien sans une véritable protection, qu’émancipation est le contraire d’exploitation.

Oui, la liberté pour vraiment exister nécessite la sécurité, même chez les enfants, surtout chez les enfants.

Cependant, cette dernière ne doit pas être un prétexte à refaire de l'enfant un être incapable auquel on nie sa personnalité, son individualité, donc sa capacité à faire des choix.

Ainsi que l’explique le pédiatre Janusz Korczak, cette grande figure de la défense des enfants assassiné avec les orphelins dont il s’occupait par les nazis à Treblinka:

«L’enfant est un être doué d’intelligence qui connait lui-même ses besoins, ses problèmes, ses difficultés. Pas besoin d’ordres despotiques, de rigueurs imposées, d’un contrôle méfiant. Ce qu’il faut, c’est du tact pour rendre l’entente possible, et une confiance en l’expérience, qui facilitera la cohabitation, la collaboration. L’enfant n’est pas un sot: chez eux les imbéciles ne sont pas plus nombreux que chez nous. Nous drapant dans notre dignité d’adultes, nous leur imposons cependant un nombre considérable de devoirs ineptes et de tâches irréalisables. Que de fois l’enfant ne s’arrête-t-il pas frappé de stupeur devant tant d’arrogance, d’agressivité, tant de bêtises âgées.»

D’autant que, dans le même temps, vis-à-vis de la délinquance juvénile, c’est un discours de répression qui est devenu majoritaire, ce qui signifie que l’on estime que les enfants et les adolescents doivent être responsables de leurs fautes à l’encontre de la société mais donc pas de leurs choix personnels!

Un paradoxe incompréhensible et incohérent qui fait de l’enfant un être à deux têtes, ce qui arrange bien les adultes.

On ne peut pas protéger l’enfant de lui-même quand il veut faire des choix de vie et le réprimer lorsqu’il fait des infractions et des transgressions!

Il ne faudrait pas que la protection, indispensable et incontournable, ne rime avec régression et retour à un temps où l'enfant était considéré comme un inapte à décider en tout, notamment tout ce qui concernait sa vie, où ses parents choisissaient pour lui de ses vêtements à ses lectures, de ses loisirs à ses études, de ce qu'il devait penser, dire et aimer.

Comme l’écrit fort justement le sociologue François de Singly:

«La reconnaissance de l’enfant comme personne, comme individu, ne signifie pas que l’enfant est un adulte. Elle indique que le processus central des sociétés contemporaines occidentales – l’individualisation – touche désormais aussi les enfants. La nature sociale de l’enfant dans nos sociétés est d’être double: être ‘petit’ – c’est incontestable – mais aussi d’être un individu comme les autres méritant d’être traité avec le respect propre à toute personne. (…) L’enfant est à la fois fragile comme un enfant et respectable comme tout être humain. (…) Cette tension permanente entre ‘protection’ et ‘libération’ caractérise la spécificité de l’individualisation pour l’enfant.»

Ici, il n'y a aucunement l'idée de prétendre que les prédateurs et les criminels n'existent pas et qu'il ne convient pas de les empêcher de nuire et de mettre entre eux et les enfants une barrière infranchissable.

Et, cela va de soi, toute violence contre un enfant doit être sanctionnée le plus durement possible alors que ce n'est toujours pas le cas malheureusement comme vient d'en témoigner le verdict de 20 ans de prison seulement pour le tortionnaire du petit Tony, trois ans, torturé et frappé jusqu’à l’ignominie, jusqu’à sa mort.

Reste que l'on ne peut pas dire à un pré-adolescent et à un adolescent qu'il ne peut rien décider de sa vie et qu'il n'a aucun discernement.

Tout cela est une question d'équilibre et n'est pas toujours aisé à réaliser mais on ne peut réduire l'enfant à un être, voire un objet, à protéger non seulement, contre les autres mais également contre lui-même quoi qu’il dise, quoi qu’il fasse, quoi qu’il veuille accomplir.

En revanche, cette protection renforcée pourrait être le point de départ d'une amélioration de la condition des enfants dans la société où, malgré les inepties de quelques «spécialistes», ils ne sont pas des rois et n'ont même pas la place que nous croyons leur avoir fait – la réalité et les statistiques le montrent clairement – même s'il est évident que nous les considérons plus et sans doute mieux qu'il y a un siècle ou deux.

Mais cette amélioration ne peut être réelle que si cette meilleure protection s'accompagne d'une plus grande émancipation ce qui implique que les adultes s'attèlent à bâtir un monde où le respect de l'enfant sera un impératif catégorique qui se traduira concrètement par une planète qui ne sera pas uniquement celle des adultes où les enfants ont comme injonction de devoir s'adapter quoi qu'il leur en coûte et de se taire mais un monde que ces adultes auront rendu également à la hauteur de leurs enfants, ce qui, au-delà de la taille des corps, nécessite une élévation qui est bien plus forte que ce qui a été fait jusqu’à maintenant.

Entendre la parole de l’enfant et de l’adolescent, ce n’est pas seulement l’entendre quand il parle des agressions et des violences qu’il a subies mais aussi quand il parle de sa condition et de ses souhaits.

Les écouter, c’est leur permettre de se réaliser tout en les protégeant.

En les comprenant, nous ferons d’eux de vraies personnes.

Et comme le dit le poète:

«Vos enfants ne sont pas vos enfants, ce sont les fils et les filles de l’appel de la Vie. Ils viennent à travers vous et non pas de vous, et bien qu’ils soient avec vous, ils ne vous appartiennent pas» (Khalil Gibran)

Alexandre Vatimbella

 

dimanche 24 janvier 2021

L’Editorial d’Alexandre Vatimbella. Agressions sexuelles d’enfants: et si enfin la notoriété ne protégeait plus l’ignominie



Plusieurs affaires de pédophilie et d’inceste impliquant des célébrités des mondes culturels, économiques et politiques semblent montrer que la notoriété, enfin, ne protège plus de l’ignominie.

Ceux qui privilégiaient jusqu’à présent les célébrités commettant ces actes inqualifiables et insupportables sur les victimes sont en train de perdre cette bataille.

Nombre de ceux-ci d’ailleurs semblent même avoir compris leur errance coupable.

Beaucoup mais pas tous, loin de là…

Mais réjouissons-nous quand même de cette prise de conscience de la société que des enfants violés par des adultes, ce n’est plus acceptable dans ce troisième millénaire par des gens qui auraient, sinon des excuses pour agir, en tout cas une sorte d’immunité due à leur position ou leur œuvre.

Parce que comment expliquer rationnellement qu’un cinéaste, un universitaire ou un écrivain à succès puissent être exonérés de leurs crimes parce qu’ils ont un curriculum vitae brillant?

On ne le peut évidemment pas.

Pourtant, par un tour de passe-passe improbable où la mauvaise foi se dispute avec un désintérêt total des victimes qui deviennent même parfois les agresseurs parce qu’ils osent prendre la parole et dénoncer des soi-disant icônes qui devraient être au-dessus de la contingence du quotidien et même de la morale la plus basique, certains continuent à crier au lynchage de ces individus dont les comportements de lâcheté et d’hubris les ont amenés à l’impardonnable.

Toute personne qui se réclame des valeurs humanistes ne peut en aucun cas accepter ces raisonnements qui sont honteux et dévoilent le côté sombre de leurs propagateurs dont la complicité intellectuelle et éthique avec les perpétrateurs est une évidence.

Pendant longtemps, par l’intimidation, par les sous-entendus, par des procédés indignes, ils ont réussi, grâce à leur entregent, à éviter aux célébrités criminelles qui abusent des enfants, c'est-à-dire des êtres qui n’ont pas les moyens de se défendre contre les adultes, ce qui rend leurs méfaits particulièrement nauséabonds, de devoir rendre des comptes à la société et à la justice.

Les dernières affaires révélées et l’indignation qu’elles ont provoquées dans la société sonnent, je l’espère, le glas de cette impuniité tout en libérant la parole et, peut-être, en faisant réfléchir à deux fois ces tristes personnages d’agir.

Et de toujours citer cette phrase de cet infatigable défenseur des droits des enfants, Jean-Pierre Rosenczveig:

«C’est à la place faite aux enfants que l’on juge une société et sa culture».

 

 

mardi 13 octobre 2020

L’Editorial d’Alexandre Vatimbella. L’enfant, figure emblématique du respect dû à la dignité humaine


L’enfant est la figure emblématique de l’impératif éthique catégorique du respect dû à la dignité humaine.

Son être, dans toutes ses facettes – physique, psychologique, métaphysique –, dans toute son individualité, doit être ainsi sacralisé comme reflet du plus profond comportement moral que toute communauté humaine doit faire sienne, collectivement et individuellement, par chacun de ses membres pour chacun de ses membres, ce respect de soi et de l’autre sans lequel elle ne peut être qualifiée d’humaniste et aucun individu de vir virtutis (humain vertueux).

Ainsi, toute société qui affirme mettre la personne au centre de son agir, qui revendique d’être responsable et démocratique doit porter au plus haut l’affirmation absolue et inconditionnée que chaque enfant est dépositaire de ce que nous avons de plus capital et de plus vital et que, de ce fait, il est l’incarnation suprême de la vertu cardinale qui est notre plus impérieuse obligation, ce respect de la dignité humaine.

Pourquoi un tel statut?

Tout simplement parce que le petit humain est dans son essence, dans son existence, dans son devenir et dans sa fragilité tout ce que doivent défendre et protéger une société aux valeurs, aux règles et aux principes humanistes.

Cela ne signifie aucunement que l’enfant est un dieu, un extraterrestre, un roi, une icône ou même qu’il est un prix supérieur à celui d’un autre humain.

Cela veut dire que dans l’enfant, vis-à-vis de l’enfant, dans son comportement envers l’enfant, l’Humanité trouve ce miroir de ce qu’elle doit réellement être, de ce qu’elle doit vraiment défendre, de ce qu’elle veut se représenter d’elle-même mais aussi des métavaleurs qui la fondent.

Cela veut dire que l’enfant est un sanctuaire où doivent converger pour sa protection toutes les valeurs humanistes qu’une communauté civilisée qui se considère comme telle, doit radicalement et indispensablement appliquer.

Dès lors, si celle-ci ne respecte pas la dignité enfantine n’est pas, elle ne peut pas, elle ne peut jamais être une organisation sociale qui respecte la dignité humaine.

Vient en regard de cela, presque en contrepoint, une des choses les plus simples sur cette terre, «faire» un enfant.

 Une femme et un homme font l’amour, la femme tombe enceinte puis accouche d’un(e) petit(e) humain(e).

Cet acte naturel entre deux partenaires à la recherche d’un plaisir partagé et souvent dans une communion qui touche au divin et au sublime peut engendrer la création de ce que toute société a de plus précieux.

Mais rien n’est fait pour que ces futurs parents soient préparés à cette possible venue au monde et à ce choix.

Même si certains d’entre nous sont plus capables d’être «naturellement» des pères et des mères, même s’il y a aujourd’hui des cours d’éducation sexuelle pour les adolescents, il n’y a aucune formation qui concerne la décision elle-même de devenir parent ainsi de ce que cela implique pour les géniteurs et, surtout, pour l’enfant à naître.

Notre époque permet ou non d’être parent mais elle ne nous prépare pas à l’être, non pas quand la femme tombe enceinte et pendant sa grossesse mais déjà bien en amont ce qui permettrait un vrai désir d’enfant en toute connaissance de cause, en toute responsabilité.

Tout parent en devenir devrait être informé de ce que cela représente d’être les guides de vie et les accompagnateurs d’un enfant.

Autre problème de taille, lorsque cette simplicité se complique avec le problème de l’infertilité de certains couples hétérosexuels ou du «désir d’enfant» de ceux qui ne peuvent enfanter par voie naturelle comme les personnes seules ou les couples gays.

Du coup, cette naissance si «simple», si naturelle acquiert une deuxième dimension éthique forte et évidente parce qu’il s’agit, non pas, d’un désir d’un objet quelconque mais d’un être vivant, un être humain, d’une personne à part entière et d’un individu qui, nous l’avons vu est le récipiendaire emblématique des valeurs humanistes d’une société, la jauge en quelque sort de sa réelle qualité.

La nature ou des puissances célestes, comme chacun voudra selon ses convictions, ont voulu que le nouveau venu ne puisse être que le fruit d’une union sexuelle entre un mâle (spermatozoïde) et une femelle (ovule) pour pratiquement toutes les espèces qui peuple notre planète.

Ceci est une réalité.

A-t-elle un impératif à demeurer immuable ou peut-on s’arranger avec en permettant à tous un «droit à» l’enfant, en créant, par exemple, un humain issu de spermes et d’ovocytes fabriqués en laboratoire parce que nous avons réussi techniquement à ne plus rendre le rapport sexuel obligatoire pour enfanter?

Et comment concilier le principe selon lequel le corps de chacun lui appartient et le problème de l’enfant conçu se trouvant encore dans le ventre de sa mère ainsi que ses droits qui peuvent ne pas correspondre à la volonté (et aux droits) de la femme dans le corps duquel se trouve l’enfant à naître (on ne parle ici que d’un fœtus qui n’est plus un amas de cellules, donc un être en devenir, donc pas de la question de la liberté d’avortement des femmes).

Mais on parle de tout le reste comme, par exemple, de la PMA et de la GPA.

Une ligne directrice doit toujours guider toutes ces questions: l’intérêt de l’enfant.

Ce n’est qu’en adoptant ce point de vue dès le départ que l’on peut éviter le plus possible (mais jamais à tous les coups) les mauvais choix et que la vie d’un enfant se passe de la meilleure manière possible, avec le plus d’amour, le plus de respect et cette responsabilité de lui donner le plus d’outils qui lui serviront toute son existence pour qu’elle se déroule au mieux.

C’est en tout cas la volonté infrangible et la mission intangible que se fixent les humanistes, ceux qui voient dans la personne l’origine et le but de toute association, de tout vivre ensemble.

Alexandre Vatimbella